jeudi 16 août 2012

ET RUIT OCEANO NOX




ET LA NUIT SURGIT DE L’OCÉAN


J’ai un ami à Chypre qui s’appelle Achille.  Il a des amis qui ont des noms vertigineux : « Osoi efugan ston ourano einai kapou ekei kai mas prosexun » – « Ceux qui sont partis dans le ciel sont quelque part là-bas où ils veillent sur nous ».

Ou : « Edoooooooo se thelo cardia mou » – « C’est iciiiiiiii que je te veux mon cœur ».

Ces noms ailés, exclamés, ardents sont passés sous mon nez comme des souffles de liberté.  Je veux, moi aussi, ajouter à mon nom un nom en orage – en rafale.

Je m’appellerai « Et ruit oceano nox ».

Entre Achille et Virgile, impossible de s’éloigner de Troie.

Ceci dit, autant être sur place.  Un article de la revue scientifique anglaise Nature, repris par Libération, prévoit à brève échéance un changement d’ère extrêmement sombre, qui déchaînera une violence de vie sur la terre.

Troie, capitale des ruines, va régner à nouveau.

Et ruit oceano nox a actualisé son statut.





INSTANT SHAKESPEARIEN


Devant l’incompréhension du monde, Dani se demande ce qui l’empêche de ne pas prendre un coca cola.





ÉTOURDISSEMENT


Je n’ai pas eu de temps le week end dernier.  Ou plutôt, le temps m’a eue – je suis tombée dedans.

Il faut dire aussi que j’ai fait ce voyage dangereux sur le divan.  Un click de décollage - et des heures dans l’espace. 

Le somptueux noir sidéral est miné. A voir, c’est un vertige.  Il traîne des ciels de lumière, des pourpres flottantes, des geysers d’étoiles.  Des planètes tigrées comme des fauves surgissent des ténèbres entre des marées boréales de nuages.

En fait ce n’est que, paraît-il, 5 %  de lui.  Le reste n’est que nuit sans retour, un brasier d’énergie à se rompre l’esprit - des chemins de gouffres où l’espace se noie.

Les irréversibles trous noirs, béants comme des mâchoires, digèrent le temps. Comme si l’univers, scorpion originel, vivait de sa mort, filant au-delà de toute compréhension humaine.

Il n’y a pas une étoile, pas un lac de lumière le long d’une galaxie, pas une bulle glacée en valse autour d’un soleil qui ne se compte pas en centaines de milliards - dans le voisinage concevable de la Voie Lactée.

Au-delà, on ne sait pas.  Il n’y a que la course sans limite de l’univers dans le noir.

Le Big Bang, il y a 13.700 milliards d’années. Au commencement était, disent les cosmologues, l’infiniment petit.

Un point qui a flambé dans le vide.  Et qui s’est répandu à l’infini autour de lui-même. 

Et qui peut-être, dans je ne sais pas combien de milliards de temps humain, de  déflagrations silencieuses de lumière, de soleils en cendres et de planètes évaporées – nous compris – se contractera à nouveau, jusqu’à n’être plus qu’une pulsation dans le noir.

Et après ?

Mais surtout – et avant ?

Il y avait quoi, avant la première seconde ?  Avant le silence incendiaire ?  Avant la nuit de l’espace ?

Avant le néant ?

Et avant lui ?

De quelle source a coulé la source du vide ?

C’est à perdre connaissance.







RÉFLEXIONS CLANDESTINES


Je me demande si la foi n’est pas un consentement à l’incompréhensible - et si, à un point d’intersection aussi insaisissable que celui des parallèles, la science ne la rejoint pas dans sa trajectoire vers l’inconnu.

Les uns errent dans les étoiles.  Les autres s’absorbent dans un dialogue intense avec le ciel. Pendant que les uns, penchés sur une fraction de météore, tiennent des années lumière dans la paume de leur main, les autres recueillent des âmes – ils ont l’éternité en vue.

Les uns cherchent passionnément, les autres ont passionnément trouvé.  Leurs visages sont habités.  Leurs yeux regardent ailleurs.  Ils ont dédié leur vie à ce qui les dépasse.

D’autres dépassent leur vie dans ce monde.  Ils écoutent le silence des déserts.  Ils dansent avec les murènes sous les océans. Ils enlacent des fauves ou des aigles pour ne pas que l’homme les efface.

Tous vivent au-delà d’eux-mêmes. Dans le cœur battant du temps.

Ils ne se sont pas accrochés à leur peau comme les ânes hystériques et  crevés que nous sommes, englués de routine, pliant sous nos egos et nos agendas.

Ils sont libres.







DANI DES MILLE ET UNE NUIT


C’est mon cousin jumeau.  Je l’appelle.  Je lui raconte, hantée, intense - une antenne, comme d’habitude, en frissons dans l’inconnu. 

Il me répond en invoquant son expérience personnelle - dans un récit interminable, onctueux, hypnotique d’absurdité, intolérablement drôle. 

Je pleure de révolte et de fou rire.

Je peux toujours dire à me déchirer les tripes, manier les mots comme des missiles ou des étoiles, frôler l‘arythmie – il tient à m’expliquer, sur un ton indulgent et calme d’initié, des évènements que, dans ma candeur, dans mon ignorance de profane, je suis incapable de comprendre.

Le génocide des mites - il me décrit leur déchirante obéissance au destin, il me cite leurs cris d’incompréhension : «  Mais enfin, pourquoi ? »   « Que s’est-il passé… ?  Nous vivions pourtant en bonne intelligence… »   « Pourquoi nous, Seigneur, ?   Pourquoi nous…? »

Je ne sais pas pour quelle raison, ces dernières paroles de mites m’ont rappelé des questions douloureuses entendues à New York l’année dernière, après un déplacement de DSK entre salle de bains et aéroport.  J’avais les yeux flous de larmes.

Mais il y a tout eu, avant – la grève des fossoyeurs, un palais aux colonnes suspectes dans un quartier has been de Saint-Petersbourg,  une vague de suicides chez les moustiques, le tensiomètre de l’archiduc, l’extinction d’une jeune femme dans une baignoire aux cris de « comme neige au soleil ! »,  les inconsolables de Copenhague qui marchaient sur le ventre de leurs fiancées pour se jeter des ponts de Paris,  la rencontre d’un renne dans le métro, le comité chargé des asperges au sein d’un joyeux club de Saint-Denis –

et même, en version Tolstoï, un détective lancé dans les alpages, le nez sur l’écho sulfureux d’un sabot.

…Des myriades de drames patiemment exposés dans mon oreille tout le long de ma vie, avec une lenteur hitchockienne, une implacable richesse de détails – et quelques judicieux silences philosophiques (le temps que je reprenne mon souffle).

L’autre jour, il m’a expliqué la puissance des loukoums et la portée géopolitique des modes de mastication.

Je suppliais : « arrête ! »

En vain.  Entre fou rire, quinte de toux et pile de Kleenex par terre, j’ai fini par m’insurger :

«  Tu es l’incarnation des pièges ! … De tous les pièges dans lesquels tombent les lapins, les loups - les armées ! »

Je n’ai réussi qu’à le lancer sur la mille et deuxième nuit.







                                                           

















 

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