Abercrombie & Fitch :
marque réservée aux sylphides, aux ravissantes fines comme des algues – et aux séducteurs
tout neufs, tout frais de minceur et d’adrénaline
ces Abercrombie and Fitch ne
sussurent pas des trucs genre:
"Moches de ce monde, vous êtes
des princes et l'écume des mers sculpte vos crinières d'or"
ou:
"Tromblons derrière un guichet,
vous êtes des sirènes hautaines, éblouissantes et Paris s'évanouit à vos
pieds"
Abercombie & co parlent clair:
si vous êtes jeune, mince, beau et
bandant, vous entrez - tout le reste est out, dehors, aux poubelles
(les gros et les obèses d’abord)
un discours applaudi
par toute la planète
icônes, artistes, héros, étoiles
médiatiques, se bousculent dans les temples people
ils éclosent comme des orchidées ou
des volcans dans le déluge d'images qui tombe des réseaux sociaux
on les voit même sourire pâlement,
astres flous et froissés sur les banquettes des métros - ou s'émietter dans les
rues en traces luxueuses sur des lambeaux de journaux
ils vivent à des kilomètres fluos de
nous
...une faune
mordeuse, pailletée, insaisissable et somptueuse - à sourire tombeur, charme
infectieux, jambes interminables, egos béants
des surhumains
in the world of fashion,
ils passent en souverains
regards absents, minceur méprisante,
démarche désarticulée et cous en périscopes pour les femmes
sobres frétillements pour les hommes
- souvent déguisés en poupées ou en porte-clés - mais qui demeurent
incurablement beaux sous les jupes mâles ou les épaulettes martiennes
les surhumains
rayonnent dans tous les mondes de ce monde
ils s'abattent comme des
extraterrestres - en concert sur des scènes incendiées de lumière, au
bord d'arènes immenses, battantes de foule
ils trépident sur leur micro en
orgasme ininterrompu, implosent sur leur batterie, se cassent,
électrifiés, sur leur guitare - tandis que les masses tanguent, s’affolent,
en spasmes de passion
au sortir des coulisses,
ils hachent à coup de coudes leur passage dans les hurlements, les
mains voraces et les évanouissements d'extase de leurs disciples -
ils passent comme des comètes, hâtifs , lunettés de noir jusqu'au yacht
sur roues qui les engloutit
les surhumains se savent divins
ils descendent sur les
tribunes politiques, flambants de gestes, la voix en échos du Mont Sinaï
ils orbitent frénétiquement autour
des micros - en costume photogénique ou en chemise fiévreuse, décoiffés
par le vent de l'Histoire
ils tonnent devant des foules
inflammables, ivres de leur propre langage, scandant les serments -
prophètes autoproclamés, aspirants secrètement enragés à toutes les
voluptés du pouvoir
tandis qu'ils s'époumonent en
clichés liturgiques, en postillons et en bave d'amour - leur invisibles
gueules de crocodiles trempées de famine - les foules ondulent, hallucinées
et les acclamations montent
comme des chants de damnés dans des villes en séisme
les surhumains sont
multiformes
ils se répandent dans les
pages des magazines, ruissellent de crinières, de seins, de slips
en virgules, de fourreaux pailletés, de noeuds papillon - et de sourires
entonnoirs sur des dents blanc banquise
in the show biz galaxy , ils
naviguent, messianiques entre les océans de piscines, les Edens de
marbre et les Voies Lactées qui leur servent de trottoirs
ils étincellent brièvement dans une
émission ou une soirée - puis se retirent dans leurs nébuleuses de palais, de
ranches, de chevaux, d'îles turquoise et d'avions
certains d'entre eux siègent dans un
0lympe à part
comme des comètes prévues par
la NASA, ils sont visibles dans la nuit des Oscars
...des demi dieux, qui se déplacent lentement
dans un ciel exclusif
les coupes de champagne voilent des
regards amusés et las, les brushing scintillent comme des étoiles
tandis que les intronisés sur scène
sanglotent des larmes de diamant, princiers dans leur blanc-noir de
smoking - ou en tornade échevelée d'émotion et de haute couture
les stars sont devenues des
religions
et les regards des abîmes
sur terre, on trotte d'un
terrier à l'autre, inquiets comme des lémurs, les yeux et les oreilles violés
du matin au soir
autistes, on se récite
sans arrêt le même mantra: je suis libre de ceci de cela, de dire, de clamer, de
gesticuler, de choisir, de refuser, de décider, de ricaner, d'aimer, de
haïr, de m'énerver, de consommer, de me garer, de tweeter, de coller quand je
veux un soupir ou une photo de vacances sur Facebook - je vis, je
m'exprime et, comme disent les anglais, le monde est mon huître - je suis libre
libre de filer doux sous un réseau
de jougs
libre de vivre bouche bée sous la dictature
de la beauté
on est tellement libres qu'on
pourrait presque marcher sur nos langues pendantes
dans les rues, des
hommes ciselés, à demi nus dans leur royaumes de verre, appellent d'autres
hommes - qui ne les toucheront jamais et en pleureront dans leurs
rêves
ils hantent les abris bus, narguent
tous les gris et les crevés du quotidien - torses finement musclés,
lèvres plus charnues que des pivoines et plus éloquentes que des draps de lit,
regards coulés, érotico-timides d'ados pervers
du côté des femmes, c'est la
guerre intégrale, la lutte pour respirer
on reçoit en missiles, toutes les demi
secondes un corps à tomber raide avec un infarctus, des courbes qui se
catapultent dans les rétines jusqu'à l’étourdissement
comme en ascension de l'Himalaya,
on arrive au sommet des corps, en nage, le souffle coupé
...avec des lunettes mentales de
skieur - pour supporter la beauté inouïe du visage qui vous explose au
nez comme une couronne solaire
miraculeux, boréal, en affiches
géantes
toujours le même
visage, d'ailleurs - les yeux en ailes d’oiseau, bleu Pacifique ou roux
d'Afrique
toujours le même message - qui vous
recrute, vous déboutonne et vous recrache
les mêmes lèvres incendiaires,
entrouvertes dans la même perpétuelle moue d'invitation boudeuse
le même extraordinaire vide du
regard sous la mèche qui transgresse
le même regard - infernalement
ce regard étiqueté qui dit: I
am a sex goddess, vous avez intérêt à ramper comme des larves pour
faire frémir un seul de mes cils pulpeux
come to bed - and go to hell -
eyes
on patauge dans tous
ces regards translucides, vacants, où ne frissonne jamais une lueur d'
humour
on erre perpétuellement sonnés, en
état d’impotence, cernés par ces milliers de créatures fabuleuses surgies
d’ailleurs
elles bondissent à chaque instant
sous nos paupières - lionnes blondes ou noir nuit, l'oeil en fente d'amande et
la bouche capable d'avaler une planète
les dissidentes mutent,
hantent les mangas, s’agitent entre nos mains - mammaires, ahuries, les yeux en lac
Ontario, les bouches en têtes d'épingles et les croupes carnivores
mais les autres règnent
elles dévorent tout, les écrans,
les vies, les pages ou les murs - avec leur harassante,
interminable invitation à l'éblouissement, à l'érection, à l'exclusion, à
la suffocation
à la vénération par le vide
Übermenschen
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