mercredi 15 mai 2013

ÜBERMENSCHEN






Abercrombie & Fitch : marque réservée aux sylphides, aux ravissantes fines comme des algues – et aux séducteurs tout neufs, tout frais de minceur et d’adrénaline

ces Abercrombie and Fitch ne  sussurent pas des trucs genre:

"Moches de ce monde, vous êtes des princes et l'écume des mers sculpte vos crinières d'or"

ou:

"Tromblons derrière un guichet, vous êtes des sirènes hautaines, éblouissantes et Paris s'évanouit à vos pieds"

Abercombie & co parlent clair:

si vous êtes jeune, mince, beau et bandant, vous entrez - tout le reste est out, dehors,  aux poubelles

(les gros et les obèses d’abord)


un discours applaudi  par toute la planète

icônes, artistes, héros, étoiles médiatiques, se bousculent dans les  temples people

ils éclosent comme des orchidées ou des volcans dans  le déluge d'images qui tombe des  réseaux sociaux

on les voit même sourire pâlement, astres flous et froissés sur les banquettes des métros - ou s'émietter dans les rues en traces luxueuses sur des lambeaux de journaux

ils vivent à des kilomètres fluos de nous

...une faune mordeuse, pailletée, insaisissable et somptueuse - à  sourire tombeur, charme infectieux,  jambes interminables, egos béants

des surhumains



in the world of fashion,  ils passent  en souverains

regards absents, minceur méprisante, démarche désarticulée et cous en périscopes pour les femmes  

sobres frétillements pour les hommes - souvent déguisés en poupées ou en porte-clés - mais qui demeurent incurablement beaux sous les jupes mâles  ou les épaulettes martiennes



les surhumains rayonnent dans  tous les mondes de ce monde

ils s'abattent comme des extraterrestres - en concert sur des scènes incendiées de lumière,  au bord d'arènes immenses,  battantes de foule

ils trépident sur leur micro en orgasme ininterrompu, implosent sur leur batterie, se  cassent, électrifiés, sur leur  guitare - tandis que les masses tanguent, s’affolent, en spasmes de passion

au  sortir des coulisses,  ils hachent à coup de coudes leur passage dans les hurlements,  les mains voraces  et  les évanouissements d'extase de leurs disciples - ils passent comme des comètes,  hâtifs , lunettés de noir jusqu'au yacht sur roues qui les engloutit


             les surhumains se savent divins

ils descendent sur  les tribunes politiques, flambants de gestes, la voix en échos du Mont Sinaï

ils orbitent frénétiquement autour des micros  - en costume photogénique ou en chemise fiévreuse,  décoiffés par le vent de l'Histoire

ils tonnent devant  des foules inflammables,  ivres de leur propre langage, scandant les serments -  prophètes autoproclamés, aspirants secrètement enragés  à toutes les voluptés du  pouvoir

tandis qu'ils s'époumonent  en clichés liturgiques,  en postillons et en bave d'amour - leur invisibles gueules de crocodiles trempées  de famine - les foules ondulent, hallucinées  

et  les acclamations montent comme des chants de damnés dans des villes en séisme   



les surhumains sont multiformes

ils  se répandent dans les pages des magazines, ruissellent  de crinières,  de seins, de slips en virgules, de fourreaux pailletés, de noeuds papillon - et de sourires entonnoirs sur des dents blanc banquise

in the show biz galaxy , ils naviguent, messianiques entre  les océans de piscines,  les Edens de marbre et  les Voies Lactées qui leur servent de trottoirs

ils étincellent brièvement dans une émission ou une soirée - puis se retirent dans leurs nébuleuses de palais, de ranches, de chevaux, d'îles turquoise et d'avions

certains d'entre eux siègent dans un 0lympe à part

comme  des comètes prévues par la NASA,  ils sont visibles  dans la nuit des Oscars

...des demi dieux, qui se déplacent lentement dans un ciel exclusif

les coupes de champagne voilent des regards amusés et las,  les brushing scintillent comme des étoiles

tandis que les intronisés sur scène sanglotent  des larmes de diamant, princiers dans leur blanc-noir de smoking - ou en  tornade échevelée  d'émotion et de haute couture

les stars sont devenues des religions

et les regards des abîmes



sur terre, on trotte d'un terrier à l'autre, inquiets comme des lémurs, les yeux et les oreilles violés du matin au soir

autistes,  on se  récite sans arrêt le même mantra: je suis libre de ceci de cela, de dire, de clamer, de gesticuler, de choisir, de refuser, de  décider, de ricaner, d'aimer, de haïr, de m'énerver, de consommer, de me garer, de tweeter, de coller quand je veux un soupir ou une photo de vacances sur Facebook -  je vis, je m'exprime et, comme disent les anglais,  le monde est mon huître - je suis libre

libre de filer doux sous un réseau de jougs

libre de vivre bouche bée sous la dictature de la  beauté

on est tellement libres qu'on pourrait presque marcher sur nos langues pendantes



dans les  rues, des hommes ciselés, à demi nus dans leur royaumes de verre, appellent d'autres hommes  - qui ne les toucheront  jamais et en pleureront dans leurs rêves

ils hantent les abris bus, narguent tous les gris et les crevés du quotidien - torses  finement musclés, lèvres plus charnues que des pivoines et plus éloquentes que des draps de lit, regards coulés, érotico-timides d'ados pervers

du côté des femmes,  c'est la guerre intégrale,  la lutte pour respirer

on reçoit en missiles, toutes les demi secondes un corps à tomber raide avec un infarctus, des courbes qui se  catapultent  dans les  rétines jusqu'à l’étourdissement

comme en ascension de l'Himalaya,  on arrive au sommet des corps, en nage, le souffle coupé

...avec des lunettes mentales de skieur - pour supporter la beauté inouïe du visage  qui vous explose au nez comme une couronne solaire

miraculeux, boréal, en affiches géantes




toujours le même visage, d'ailleurs - les yeux en ailes d’oiseau, bleu Pacifique ou roux d'Afrique

toujours le même message - qui vous recrute, vous déboutonne et vous recrache

les mêmes lèvres incendiaires, entrouvertes dans  la même perpétuelle moue d'invitation boudeuse

le même extraordinaire vide du regard sous la mèche qui transgresse

le même regard - infernalement

ce regard étiqueté qui dit:  I am a  sex goddess, vous avez intérêt à  ramper comme des larves pour faire frémir un seul de mes cils pulpeux

come to bed  - and go to hell - eyes




on patauge dans tous ces regards translucides, vacants,  où ne frissonne jamais une lueur d' humour

on erre perpétuellement sonnés, en état d’impotence, cernés par ces milliers de créatures fabuleuses surgies d’ailleurs

elles bondissent à chaque instant sous nos paupières - lionnes blondes ou noir nuit, l'oeil en fente d'amande et la bouche capable d'avaler une planète

les dissidentes mutent,  hantent  les mangas, s’agitent entre nos mains  - mammaires, ahuries, les  yeux en lac Ontario, les  bouches en têtes d'épingles et les croupes carnivores

mais les autres règnent

elles dévorent tout, les écrans,  les vies, les  pages ou  les murs - avec leur harassante,  interminable invitation à l'éblouissement, à l'érection, à l'exclusion, à la suffocation

à la vénération par le vide


Übermenschen


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