dimanche 10 juin 2012

LES RUISSEAUX DE CHANAAN

 


CONFIDENCE DE DANI

Je craignais que Dani souffre de sa visite chez moi.  J’ai tendance à vivre comme un nomade, sur les tapis, depuis 6.000 ans – dans un vent de papiers  et, disons-le, quelques courants de poussière. 

Dani, heureux mortel, est marié à Noëmie – une personne racée, brillante et calme, qui ne permet pas à une poussière de lui polluer la vie.  J’étais vaguement mélancolique – il n’y a pas de Noëmie dans ma vie.  J’ai pataugé dans les comparaisons :

« Toi, tu comprends, tu vis dans un étincellement de propreté… »

Dani s’est exclamé, douloureux :

« Ne m’en parle pas !  Il y a tellement de poussière sur les tables de nuit que je ne peux même pas écrire dessus - Noëmie reconnaîtrait mon écriture… »

Nous sommes des gens inquiets.



Arènes Hurlantes

Autour des arènes où se jouent les matches, des foules tonitruantes, en séismes de passion  - on a gagné !  On a gagné !

Jerry Seinfeld, infernalement clair, disait :

« They wan.  You watched. »   (« Ils ont gagné.  Vous avez regardé. »).

La vie a horreur du vide.   Elle crie.




L’héroïsme des tiers 

C’était il y a très longtemps – les dinosaures venaient juste de disparaître.   Un médecin m’a fait des infiltrations dans l’épaule.  J’étais recroquevillée de douleur, il était gai comme un pinson. A  la fin, je l’ai félicité :

« Je suis très impressionnée, docteur, par votre héroïsme devant ma douleur…»

Il a ri.  C’était un valeureux.




 Sœur lumineuse

D’après le Hubble Space Telescope, et si j’ai bien compris l’information, dans 4 milliards d’années, notre galaxie va entrer en collision avec la galaxie Andromède – crash cosmique, mort des nageurs, explosion des soupirs et des blancs ruisseaux

à ceci près que dans environ 500 ans, il n’y aura plus que les fourmis qui brouteront les continents et règneront sur les océans

(« Voie lactée ô sœur lumineuse
Des blancs ruisseaux de Chanaan
Et des corps blancs des amoureuses
Nageurs morts suivrons-nous d’ahans
Ton cours vers d’autres nébuleuses » ?)



PANGÉE

Au début – enfin, bref, avant l’ordre majestueux lancé d’en haut à la lumière, avant la pomme fatale, le serpent stratège et les feuilles de vigne – avant la première éviction -  il n’y avait qu’un seul continent géant à la dérive sur l’eau planétaire : la Pangée.

Il y a 200 millions d’années, à la fin du Trias – probablement une ère de courants d’air – un hoquet a soulevé cette gigantesque masse de terre, qui s’est divisée en deux.  Plus tard, elle s’est disloquée définitivement, pour devenir l’échiquier que l’on connaît, entre guerres, tornades, smartphones et océans.

Well.  La Pangée se reforme. 

Ethnies mêlées, peuples en voyage,  repli de la mer Rouge, fatiguée de s’ouvrir - rafales de pub, verbiage général, chants de lynchage sur les places publiques, tsunamis, marchés en deuil – tweets ininterrompus, meurtres en vidéo, earthquakes, smartphones, neurasthénie sexuelle, extases nombriliques, les 3 quarts de l’humanité en gesticulation sur Facebook –

petits présidents gris, terrés dans leur grandeur légale, en larmes internationales de crocodile et en rôts de satisfaction secrète – forêts rasées, océans bouches d’égout, cadavres de tigres et de requins, caddies en pyramides, zigzaguant dans les temples de la grande distribution - pluies de sang, déluge de voix, orages d’images,  happy few, golden boys, SDFs, ménagères, roulements d’egos, vies digitales, vomissement de sourires à la télé,  débats caqueteurs - immensité divine du Net, qui s’ouvre à tous les mortels, répond à tous les croyants -

immensité sixtine. 

Le doigt de Dieu déclenche 7 milliards de langues. 

Il n’y aura bientôt plus qu’un fracas unique et  colossal entre les océans.

Pangée bis.




DESTINS

Il y a des gens qui ratent leur destin.  D’autres l’épousent.  Certains l’inventent.  Beaucoup n’en ont pas.  Et il y a des gens…

Il y a des gens qui volent leur destin.




DANI PARLE DES ROIS

J’expliquais à Dani que je ne pouvais pas ouvrir les fenêtres des deux côtés de l’appartement parce qu’il y aurait des courants d’air géants et que les vitres exploseraient. J’essayais de l’entraîner dans une conversation terrestre.

Nothing doing.

Dani – vibrant, comme toujours, des grandes questions du monde - s’est jeté sur le sujet.

Il m’a appris que dans la cathédrale Saint Denis il y avait tellement de courants d’air qu’on entendait des bruits creux, étranges : ploc ploc, flic floc…

J’étais mystifiée.  Il m’a regardée gravement et a répété avec force : « Ploc ploc, flic floc… »

Un grand pouvoir de persuasion intellectuelle émane de Dani.  L’explication s’est lentement fait jour dans mon esprit.  Saint Denis.  Les tombeaux des rois.

Ploc, ploc.

Le bruit des os royaux dans les tombes, claquant dans les courants d’air.

J’étais muette sur ma chaise, raflée par le souffle de l’Histoire. 

Dani est allé au bout de sa révélation :

« Et tu sais, on entend des voix sépulcrales… »

« Ah ? »

« Oui, vraiment…  Des voix d’outre tombe, qui crient… »

Il a achevé, immense, dans une clameur :

«  La porte !  LA PORTE ! »



















































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