vendredi 16 août 2013

15 AOÛT




fragile comme une herbe,  pendue à la rampe dans le chemin en spirale qui descend vers le fleuve 

les pentes frangées de ronces, les larges marches plates bouffées par la mousse et sournoisement vertigineuses - négociées pas à pas, de profil, comme un crabe - ont fini devant la Saône, entre des magasins en loques et de vieilles vitrines vides

les quais étaient défoncés, chaotiques de blocs de pierre, de gouffres, de barrières tachées de rouge et de monceaux de terre 

j'ai traversé un pont, atterri dans Saint Paul, déjà englué de traineurs en lunettes de soleil et de grappes familiales  

puis dans Saint Jean et dans un mauvais rêve 

les rues ondulées du moyen âge, pavées de pierres rousses et rondes comme des légions de tortues sombraient sous un bouillonnement d'humanité  

des dimanchiers, des baladeurs, des béats, des badauds, des nez en l'air, des somnambules -  en duos, en groupes, en clans, en cohortes, en égarés, en remorqués, en marge, à la traîne 

et à l'attaque

ils refluaient sur moi - j'avais l'impression qu'ils enflaient, explosaient l'espace entre les maisons,  bouclaient jusque sur les toits

ils m'auraient marché sur l'oesophage sans battre un cil, ou écrasé le crâne comme une épluchure de chewing gum:  j'étais invisible

j'ai dû avancer comme un GI en terrain ennemi, rigide de tension, en alerte

j'ai l'habitude

j'ai développé une stratégie de survivant pour circuler dans les rues de Lyon - et probablement d'Europe et de Navarre

...où marchent - où chargent - des meutes de gens soigneusement aveugles, féroces sous des apparences décontractées, plantés dans un espace qu'ils s'approprient - le seul territoire qu'ils peuvent voler au seul ennemi qu'ils peuvent s'offrir: un passant 

à Saint Jean, ils étaient touristiques, en temps libre - les bermudas et les crocs dehors

les terrasses de café étaient si compactes que je me suis demandé si on pouvait insérer une paille entre les consommateurs

il y avait même des gens assis au bord des trottoirs, fumant, ou léchant une glace entre les voitures, dans un petit parking plein comme un œuf

je suis parfaitement incapable de marcher vite, mais j'ai presque couru pour fuir ces terrasses de café - énormes pieuvres pleines de bouches, d'épaules, de ventres, de caquetages, de regards rivés au vide et de vagues comas sur chaise 

ils marinaient tous dans une espèce de vie catatonique, entassés devant leurs verres et leurs coupes - comme de gros insectes tombés dans les pommes dans des termitières géantes  

... pleins de bouffe, de droits, de griefs, de flou aux tempes, de répétitions, de platitudes, d'egos neurasthéniques, de vertu pincée -  et d'indifférence teigneuse envers leur prochain

j'ai atteint un autre pont - jusqu'au désert, au silence féerique de l'autre rive (non touristique) - où je me suis provisoirement évanouie dans une catacombe de chaises, à la terrasse d'un café fermé

au retour, j'ai hésité à jeter le bout de ma cigarette au bord du trottoir pour ne pas faire de fausse joie aux pigeons










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