lundi 5 août 2013

NOUVELLES SAINTETÉS



j'ai souvent remarqué dans les endroits publics - à la terrasse d'un café un peu calme, par exemple - que les personnes assises non loin de moi, qui ne s'étaient jusque là pas aperçues que je fumais, étaient dynamiques et en parfaite santé
 
mais, dès l'instant où elles  notent dans leur voisinage le geste ignoble du fumeur et la nuée de microbes qui boucle de ses lèvres, elles se tordent de toux comme si elles venaient d'être contaminées par une sorte d'Ebola du tabac
 
dans leur regard instantanément vitreux,  je  peux voir monter l'opprobre, le cri de vengeance et l'ombre des tribunaux
 
puis, invariablement, un héros, un Bruce Willis  se lève et vient me prier d'interrompre l'abomination à laquelle je suis en train de me livrer - car l'une des personnes de son groupe est allergique, cardiaque, enceinte, ou gravement incommodée
 
bref, dès que je sors une cigarette,  je me métamorphose - je passe du statut d'être humain à celui de streptocoque
 
même exilée au bord d'un trottoir par moins 10 degrés, avec le visage bleu,  le nez en stalactite et ma cigarette clandestine à la main - je croise régulièrement le regard implacable d'un pionnier de l'hygiène et du civisme prêt à m'étriper avec son ticket de métro
 
ce qui, pour moi, vérifie l'une des lois fondamentales de l'humanité:
 
la liberté des uns est insupportable aux autres
 
elle s'arrête net là où commence leur frustration
 
le plus souvent,  elle leur fournit l'occasion d'exercer férocement le seul petit piteux pouvoir qu'ils ont dans l'existence, et qui leur est conféré par une loi, un usage, un insigne, un guichet
 
 
en ce qui concerne le tollé sentencieux autour du tabac et la passation des cancers, je préfère ne pas m’exprimer sur un sujet sanctifié par le corps médical
 
je me contente d’observer que les fumeurs dérivent maintenant dans les gouttières de la société, les poches vides, le visage glauque et le regard traqué
 
le monde est délivré
 
on peut enfin respirer le souffle pur des voitures
 
…aspirer à pleins poumons les effluves originaux des pesticides, des virus, des sueurs, l'odeur opaque des bus bondés, le relent des tourbillons de poubelles - qui, comme autant de phénix, renaissent constamment de leur néant
 
on peut inhaler librement le nectar atmosphérique des villes avec, en prime, le parfum des intellects supérieurs qui vous coassent aux oreilles et vous fossilisent sur place, en sanglots de captivité 
 
on peut somnoler en paix dans le verbiage instoppable des télés, écouter religieusement les rôts de vertu des nouveaux leaders, qui aspergent les micros de postillons moraux

on peut contempler sans se lasser la voracité qui embrase leurs yeux, s'émerveiller devant les egos distendus qui s'arrondissent sur les écrans comme des nénuphars 

et se laisser charmer par le leitmotiv fiscal qui rythme leurs discours comme le Boléro de Ravel

...on peut savourer du cheval décédé, du porc dépressif, du bœuf en cage

tous les délices des couloirs de la mort
 
on peut goûter en gourmets ces poulets tétanisés qu’on asphyxie dans des cubes jusqu’à leur exécution, festoyer sur du saumon altéré, du poisson mariné au pétrole, des fruits de mer en provenance directe des décharges de l’océan, dont les petites armures roses ont un goût mystérieux de décomposition
 
ou peut sortir des pots ou des blisters du réfrigérateur, les ouvrir comme des huîtres et se délecter de conservateurs, d’amidon, de chimie alimentaire
 
on peut héberger un peuple de bactéries, métaboliser sereinement des traces de doigts, d’urine ou d’excréments
 
et, pendant qu’on digère, on peut s’enchanter sur son divan d’explosions, des séismes, de tsunamis, d’incendies, de crashes, d’émeutes, de massacres, de viols, de torture, et de petits meurtres  provinciaux
 
ça nous évade
 
on peut aussi se changer les idées en regardant les médecins légistes des séries télé agiter leurs seins au-dessus des cadavres, lever un regard rond sur l'inspecteur de service - et émettre des constats baveux de rouge à lèvres sur les hémorragies pétéchiales
 
ou simplement se laisser bercer par le nostalgique chant du fisc le soir au fond des bois
 
on peut même suivre avec émotion les pieuses croisades contre la cigarette électronique - ce nouveau démon qui sort en volutes de la bouche des fumeurs terrés derrière le boycott planétaire, à qui il ne reste plus une paillette de tabac pour pleurer 
 
ou s’élever l’esprit en écoutant les paroles d’or issues des prophètes du gouvernement (« le ralentissement précède le retournement de la courbe… »)
 
quant au sexe – un clic sur nos portables et on s’envoie en l’air
 
toutes les jouissances sont permises
 
mais fumer
 
fumer…
 
fumer rend fou de dérison
 

 

 


Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire