SOMBRE PRINTEMPS
Il a acheté un poudrier au marché aux puces. Je m’informe – quelle période ? Fin du dix-neuvième? Il n’est pas certain. Je lui demande une description. Il est très flou. Je persiste :
« Il est quoi ? Clair, sombre, en argent, en étain, blanc, noir, jaune, laqué ? »
J’obtiens, sur un ton absent :
« On pourrait dire doré, vaguement… »
« Mais comment, doré ? Il est ciselé ? »
« Oh, ciselé… C’est une vision optimiste… »
Un silence résigné. Il propose :
« Il y a une houppette... »
Je m’exclame (histoire d’éperonner la conversation) :
« Oh là là… Méfie-toi, ça doit être un foyer de bactéries… »
Il est instantanément réveillé :
« Ah, mais oui ! Ah, mais c’est pour ça… ! »
J’apprends aussitôt qu’il y a un vacarme terrible dans le poudrier. Une foule de bactéries indignées se bouscule à l’intérieur, criant au scandale et scandant des revendications.
La voix grave, Dani me décrit le chahut :
« Et tu sais, c’est très cosmopolite… La femme à qui appartenait ce poudrier a dû beaucoup voyager. J’entends vraiment toutes les langues…: Libertad ! Libertad ! Gospel ! On the rocks !… Je ne te raconte pas…»
Le « fun » de cette histoire échappera peut-être aux quelques égarés qui la liraient. Mais moi, je suis, comme d’habitude, en larmes de fou rire. Un fou rire qui me conduit au désespoir. Je clame :
« On est très jeunes ! Très jeunes ! On ne s’en remettra jamais ! »
Dani est implacable. À travers mes larmes, j’entends un sombre récit de génocide de mites. Il me décrit par le menu leur douloureuse perplexité. Il va jusqu’à les citer : « Comment ? Nous ne comprenons pas… Nous vivions pourtant en bonne intelligence… »
Téléphone en main, Kleenex dans l’autre, je suis vaincue. Génocidée dans mon fauteuil.
LE GOUFFRE DES JOURS
Il y a eu aussi des suicides en masse chez les moustiques – un déluge de corps minuscules qui tombaient partout, dans tous les sens. Victimes d’une dépression endémique, ils se fracassaient dans les verres, sur les tables, au sol, en petits flocons noirs. On entendait des gémissements, des pleurs, des testaments ultimes. Parmi les cadavres, de maigres voix imploraient encore : « Pourquoi moi, Seigneur ? Pourquoi moi ? » Il paraît que c’était terrible à vivre.
naturellement, c’est Dani qui m’a raconté ça. Il y était.

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