mardi 22 avril 2014

DIMANCHE DE PÂQUES



hier, j'étais invitée au grand repas de famille chez mes cousins

ils vivent dans une maison extraordinaire pleine d'objets fous ou charmants qui ont tous des choses à dire, avec une véranda projetée sur l'herbe, une valse de jardin - et naturellement, entre les arbres, l'échine bleue frissonnante d'une piscine

le problème c'est que j'ai perdu depuis longtemps l'habitude des dîners de famille - je reste une sorte d'élément dissocié qui tourne à l'ouest, totalement imprévisible en milieu évolué

tous mes cousins sont des artistes, ils manient l'art du décollage mental -  leur humour, leur vision de monde, leurs convictions, leurs scandales - avec beaucoup de tact et d'élégance

moi, je suis un danger public

absolument n'importe quoi peut sortir à n'importe quel moment de l'univers incendié entre mes tempes

c'est ainsi que j'ai catastrophé hier un magnifique dimanche de Pâques

nous étions autour d'une table royale, autant de chrétiens que de juifs, que d'indécis, ou d'insouciants - ou simplement de civilisés capables de contrôler leurs battements de cœur

sauf moi, évidemment

pour commencer, j'ai failli m'évanouir d'extase devant une poignée d'asperges et un gigot d'agneau paradisiaques

pendant un grand moment, mon assiette a été  mon seul univers et je me suis contentée d'aller et retours fervents entre ma coupe de champagne et le morceau féerique au bout de ma fourchette 

j'étais hors d'état de nuire

une rafale de conversations drôles, passionnées, emportées volait au-dessus de moi, pendant que je traquais, presque douloureusement, la dernière miette de délice dans la saucière  

je ne sais pas comment les juifs ont réapparu sur la table - pour une fois ce n'était pas de ma faute 

on s'ébouriffait en déclarations vibrantes entre Hitler et le fromage -  je me tenais encore très correctement

et puis j'ai entendu une phrase fatale: "ce qui nous a sauvés, c'est le dogme"

le dogme???

j'ai bondi hors de mon assiette, incontrôlable, comme un animal échappé d'un zoo

à partir de là...

ma voix a fusé hors de moi, je gravitais quelque part au-dessus de ma chaise, flambante, quelque chose battait sous mes tempes, dans mes veines - quelque chose comme un oiseau perdu

j'ai tenté de parler de l'âme juive - insaisissable, si froissable, et brûlante et indomesticable - j'ai tenté de traduire le vertige qui est est presque un homeland  - et de décrire cette étrange vie mentale de couple avec l'Eternel, la fièvre intérieure,  les discussions, les questions et les scènes de ménages au Créateur - et j'ai tenté de rappeler l'allergie humaine à la différence - et Dieu seul, s'Il était là, sait de quoi encore j'ai essayé de parler

mais je pataugeais dans un brouhaha océanique, dans des discussions croisées sur qui veut un fromage blanc?  il y avait un cousin argumentateur qui sévissait en bout de table, je n'arrivais pas à placer 3 mots cohérents

comme une espèce de puma famélique lâché dans la civilisation, affolée par le bruit et l'étrangeté verrouillée du monde - je me suis agitée dans tous les sens, j'ai mordu dans le vide, perdu pied, dérapé

au bout de la table, le cousin terrible qui adore me faire trébucher - et je tombe toujours avec une grande grâce parce qu'il me fait mourir de rire - m'a sorti quelque chose comme un câble sur la soupe avec "les premiers chrétiens"

c'en était fait de moi - je suis partie comme une furie, full steam ahead dans une sorte de frénésie aveugle - je ne pouvais plus organiser une phrase - j'ai pensé aux Aztèques et aux Incas et pratiquement marché sur l'Église comme sur la Bastille - je crois même avoir fait pire dans un anglais de dealer du Bronx

devant ma famille de chrétiens suffoqués et courtois 

moi - qui ai passé ma jeunesse à errer avec mon cousin jumeau dans le mystère somptueux  des cathédrales - deux égarés séduits à mort, ivres de chants grégoriens, de vitraux et d'art religieux - deux visiteurs révérents, perpétuellement fascinés du christianisme 

moi - qui n'ai pu parler totalement dans ma vie qu'à un jésuite, devenu mon seul immense ami

bref

ma cousine Dani m'a arrêtée en pleine fusion nucléaire 

je me suis soudain entendue - et vue, toute en noir, mon visage tiré et mes nerfs en miettes, presque cardiaque dans mon extraordinaire impuissance à dire

j'ai dû produire encore un ou deux lambeaux de phrase radioactives, mais je n'étais plus dans ce que je disais

je me suis tue, et garée à nouveau devant ma coupe de champagne, détachée, absente

les conversations, les opinions ardentes et les rires sont repartis de plus belle au-dessus de moi

c'était un festin joyeux, échevelé, tout le monde allait et venait autour de son assiette - mon cousin maître de maison, un magnifique conversationnaliste, était en pleine créativité verbale au-dessus de la table

je me suis levée, je lui ai annoncé sobrement: "je vais photographier le paradis"

by all means, bien sûr -  tout ce que je voulais, champagne, café, crème glacée, musique, jardin - whatever 

je suis sortie avec ma cigarette et mon iPhone - le ciel était gris, il faisait froid et mouillé, j'ai fumé entre un pot de fleurs et un auvent et j'ai fait des photos

puis je suis rentrée, silencieuse, dans ma robe en calice noir, les yeux cernés jusqu'aux chevilles

j'ai pensé fugitivement à me remaquiller mais ça m'a paru absurde

après tout, que j'aie l'air d'une épluchure ou d'un vampire anémique - autant circuler sous mes pâleurs

c'était une journée superbe, prodigue et chaleureuse - j'étais déconnectée du temps

quelque part entre un café et une écume de chantilly évanouie sur une soucoupe, j'ai entendu un autre cousin, inconnu, celui-là, parler de la société française  - il était audacieusement clair, calme, indompté et brillant - je l'ai écouté bouche cousue

il y a eu quelques départs,  la soirée nous a vaguement naufragés avec nos whiskies sur les divans  en cuir 

comme toujours, nos fantômes ont surgi de nos enfances indescriptibles et se sont assis à côté de nous 

comme toujours, on a un peu erré dans nos mémoires - le cœur décoiffé, dansants, mécréants, rieurs, encore étourdis par le solennel délire de nos parents

et là, je crains de m'être à nouveau distinguée en tentatives de traduction d'émotions intraduisibles 

la nuit et la pluie sont tombées ensembles 

nous sommes rentrés

je suis remontée chez moi comme dans un bateau, hors d'haleine d'avoir nagé dans le monde extérieur 

je me suis dit que j'étais insortable, je me suis fait un scotch, je me suis étirée et je me suis reposée sur mes crimes




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