PAGE BLANCHE
Esprit las. Oreilles violées.
j’erre – dans quel état, je ne sais pas. Je suis dans une dimension de désintérêt qui me coupe le souffle.
FROIDEUR
J’aimais bien Jules Renard. Jusqu’au jour où, en feuilletant son Journal, je suis tombée sur un passage fatal – pour moi.
Le malheureux Oscar Wilde, délabré après des procès de cauchemar et deux ans de travaux forcés, était venu mourir lentement à Paris. Hagard, gonflé, cerné, sans un sou pour tomber des trous de ses poches - couvert de tous les crachats d’Europe - il pourrissait dans des cafés miteux devant un fond d’absinthe qu’il ne pouvait même pas se payer. L’élite littéraire parisienne se cotisait pour l’aider.
Jules Renard, qui s’informe lui-même de ses réactions dans son journal, remarque qu’il contribuerait volontiers au fonds de secours d’Oscar Wilde – si seulement ce dernier pouvait promettre de cesser d’écrire.
J’ai refermé net le livre. Je l’ai rangé dans une oubliette.
Je peux passer par-dessus l’antisémitisme, quand je suis captée par le talent : Apollinaire, Huxley, une galaxie d’autres. Sans oublier cette Agatha fine comme un thé de Chine, sa plume de meurtres en main. Et même en comptant une très ancienne et très intime amie. J’ai mes raisons, fondées sur une théorie que j’ai des raisons dangereuses.
Mais cette espèce de toux mesquine de petit fonctionnaire, ce crachotement de mépris émis avec mouchoir et nez pincé devant un homme éblouissant – devant l’irrésistible, amère, somptueuse gaieté d’Oscar Wilde…
Jules Renard est tombé de mon univers comme d’une capsule spatiale. Il tourne quelque part ailleurs, dans le noir - casqué de son esprit, dans son scaphandre académique.
Choc définitif. Ce choc-là, je peux l’écrire. Mais si je devais décrire ce qui, dans ma vie, m’a sonnée ou laissée inconsolable, personne ne m’adresserait plus la parole.

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